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PREFACE de Jean Claude TARDIF

Il est des écrivains pour qui les mots sont bien autres choses que des assemblages de lettres ; pour qui les phrases racontent bien davantage que ce qu’elles sont censées formuler, tant elles sont douées de profondeur. Elles évitent l’abscons, l’ampoulé, le superfétatoire et vous parlent en direct parce que leur auteur a fait le choix du Monde, mieux du petit-monde. D’où il vient, où il n’a cessé d’être. Celui qui est fait pour et de la plupart d’entre nous.

Ces écrivains existent, mais ne sont pas si nombreux qu’on ne le pense. Jacques Nuñez - Teodoro en fait partie, et ce fut, pour moi, un bonheur de croiser son écriture il y a quelque temps grâce à la jeune maison d’éditions Le Vent se Lève (1). L’écriture ici n’était pas un jeu, une activité exercée dans l’entre-soi ; entre gens du même monde ! Elle était là pour dire, crier – même à mots couverts – Elle était là pour rompre avec la syntaxique des bonnes manières. Elle était parce que soudain elle ne pouvait être ailleurs.

     J’y découvrais une force d’émotion, une sincérité, qui me parlaient, me remuaient aux tréfonds. Elles me sont redonnées, ici, à la lecture de ces nouvelles. La plume y est à nu, l’écriture à l’os ; grattée. Rien n’y est superflu, l’auteur ne se paie ni de mot, ni de fioriture puisqu’il ne s’agit pas d’endormir le lecteur, de l’empommader, mais de le réveiller pleinement sous couvert de brèves tranches d’existence, de le mettre face à lui-même, puisque je est un autre, mieux, est l’autre ! Nouvelles écrites sur le fil de la langue, comme celui d’une lame où chaque mot, chaque phrase, peut nous conduire à basculer, hésite entre le rire – grinçant – et la désespérance la plus vive -pour ne pas dire la plus vivante, vivace. 

     Nouvelles qui nous disent notre état d’homme – il est peu enviable – et celui de notre société où l’on substitue de plus en plus les codes et lexiques marchands aux valeurs. Les hommes, aujourd’hui, sont «employables» au même titre que n’importe quelle machine. Ils sont «productifs» et «force de travail», ramenés à des slogans publicitaires et des titres d’émissions dites « grand public », dont l’auteur fait ici des titres détournés, et déniés dans leur qualité d’homme – la seule qui vaille pourtant. C’est pourtant d’eux, ces niés, que l’auteur nous parle, dont il est proche comme nous devrions l’être, puisque nous sommes des leurs. Jacques Nuñez-Teodoro n’a de cesse, par l’entremise de ces brèves histoires, de vouloir nous mettre en face de nous-mêmes, de nous ramener à nous, à notre condition et, pour ce qui me concerne, il me semble qu’il y parvient grâce à cette écriture droite, directe, parce qu’il nous écrit comme il me parle : d’homme à d’homme, simplement.

     Si je l’osais- je l’ose ! - et qu’importe si pour certains, ceux qui s’en gargarisent à des fins de basse politique le plus souvent, il s’agit là d’un gros mot, d’un vocable sali, souillé, je dirai - et vous l’aurez compris, il s’agit pour moi d’un compliment et plus encore - que Jacques Nuñez-Teodoro est un écrivain populaire au sens noble du terme, puisqu’il parle de ceux dont on ne parle plus. Gens de peu, oubliés et/ou utilisés. Il leur redonne, remet en lumière, une dignité qu’ils n’ont jamais perdue, qu’ils ont parfois simplement glissée sous le boisseau des apparences de peur qu’on la leur dérobe tout à fait.

     Lisez ces nouvelles denses, grinçantes et noires, parfois, comme on le dit d’une terre dont on devine la richesse, le poids de vie qu’elle renferme. Lisez ce livre non pas parce que j’ai aimé les mots qu’il renferme et ceux qui l’habitent. Lisez-le simplement, parce que ce faisant, vous ne pourrez qu’être touché, remué, interrogé ; vous ne pourrez qu’être vous-même, lecteur, l’aimer également.

                     

Jean-Claude Tardif, écrivain, poète,

animateur de la revue « A l’Index »   

  1/ « Les moutons noirs » Editions Le Vent se lève ! – 2015

Réédition dans une version revue et corrigée par l’auteur. Editions du Bord du Lot.2018